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5 XII 2006
Cet article est celui d’un sociologue ayant l’impression que la science qu’il a essayé d’enseigner et de pratiquer pendant quarante ans est orpheline, que cette science s’est coupée de l’expérience des consultants qui agissent ici et maintenant dans les entreprises, les administrations et les associations en utilisant ses méthodes et sa conceptualisation. Or cette attitude empêche la sociologie de bénéficier, pour ses analyses, de ce moment privilégié où, devant agir, le responsable juge de la situation et agit en conséquence. L’existence d’un séminaire, périodique et itinérant sur Arts de la guerre et interprétation de la vie civile, réunissant des officiers supérieurs, des responsables économiques, des consultants, des chercheurs et des universitaires permet de poser ce problème récurrent sous un angle qui est peut-être différent.
Le but de cette contribution particulère aux relations entre art de la guerre et activités civiles, est de mettre en avant un terme déjà utilisé par Clausewitz, celui de grammaire2. Grammaire d’interprétation de la situation et grammaire d’action. A partir de deux cas , décortiqués par un psycho-sociologue et un spécialiste de la tactique, nous justifierons l’usage de ce terme de grammaire et nous nous intéresserons à son utilisation, à nos yeux souhaitable, par la sociologie. En effet si celle-ci veut devenir une science comme les autres elle devrait ne pas se contenter de constats ex-post mais devrait s’ouvrir, encore faudrait-il définir comment, à la futurologie et au conseil aux princes.
Deux exemples :
Le 5 Août 1949, une équipe de 15 parachutistes du feu saute sur un incendie de forêt dans le Montana. Les officiers qui les avaient envoyé supputaient qu’ils viendraient au bout du feu en moins de quatre heures ; Mais deux heures plus tard dix d’entre eux étaient morts.
Que s’est-il passé ce jour là à Mann Gultch ? Le romancier et universitaire Norman Maclean se rendit sur les lieux du drame alors que le feu brûlait encore. Il s’entretint avec les survivants, consulta les archives judiciaires et d’autres responsables des pompiers. Il en tira, quatorze ans plus tard, un récit romancé, traduit en français sous le titre (bateau) de La Part du feu3. En 1993, soit trente ans plus tard, un psycho-sociologue, Karl Weick publia, à partir du roman de Maclean, une analyse de ce drame4. Sans entrer dans le magistral décorticage des évènements et de leurs causes proche et lointaine effectué par Weick, nous pourrons avoir, dans les conclusions de son article, une première vue de ce que sont les relations entre retour d’expérience et art de résoudre les problèmes en suivant des grammaires d’interprétation et d’action.
Nous comparerons cette grammaire à celle mise en oeuvre par un officier supérieur, le Colonel de Saqui de Sannes, à Mogadiscio, cette même année 1993. Il commandait un détachement français quand les troupes de l’Onusom, sous mandat des Nations Unies, cherchaient à débarrasser la capitale de Somalie des chefs de guerre qui se battaient pour son contrôle. Deux jours après qu’une embuscade ait tué 24 soldats pakistanais, le commandement demanda à l’officier français de venir en aide à un contingent marocain accroché par les forces du Général somalien Aided. 5
Nous tirerons de ces deux cas une réflexion sur les grammaires d’action en général et leur existence comme des prolongements, possibles et très riches en enseignements, de certaines sciences humaines et sociales.
I Exemples
Mann Gulch
Que s’est-il donc passé dans le ravin Mann d’une forêt du Montana le 5 Août 1949 ? En étudiant les faits rapportés par Norman Maclean après enquête dans son roman, Weick conclut à différents points qui, étant défectueux, servent de retour d’expérience et peuvent être relativement généralisés :
Hasard
- Il y eut un hasard malheureux. : le parachute qui contenait l’appareil de radio qui devait relier le peloton de pompiers à sa base ne s’est pas ouvert et le poste se fracassa au sol. Désormais le peloton ne pouvait plus communiquer avec le monde extérieur.
Cadrage, interprétation de la situation.
- Les cadrages étaient défectueux. D’avion, le copilote, un vieux de la vieille avec beaucoup d’expérience avait affirmé que ce serait un travail facile : l’équipe devait venir à bout de l’incendie en quatre heures. Mais il était cinq heures du matin et le mois d’août 1949 avait été un des plus chauds depuis longtemps. Peu de temps après l’atterrissage des pompiers, le vent, jusque là calme, se lève et les obstacles au développement du feu : une route, une rivière, ne sont plus efficaces à cause de la force du vent.. On voit bien comment le cadrage de la scène par quelqu’un qui a l’habitude mais trop tôt et trop loin, peut être erroné. Mais, dans la conscience des acteurs, ce cadrage de la scène était fermement installé.
- Ce cadrage défectueux avait conduit, dans un premier temps, le responsable du peloton de pompiers, Dodge, à vouloir entourer l’incendie et l’attaquer de façon dispersée et convergente sur le ravin, donc à placer ses hommes en éventail au dessus du ravin en f eu et avancer vers celui-ci. Cependant, lorsqu’il vit que l’incendie se répandait au dessus de son peloton, il prit peur et se dit qu’il fallait créer une voie de dégagement. Or celle-ci se fait grâce à un contre-feu, c’est-à-dire un feu circonscrit, qui, une fois éteint, permet de se dégager en cas de catastrophe. Lorsqu’il se rendit compte de son erreur tactique, Dodge, le contremaître avança vers le ravin en mettant le feu à ce qui devait être la voie de dégagement. Il ordonna à ses hommes de venir le rejoindre et à se coucher sur le sol encore brûlant dans la voie de dégagement ainsi constituée. Mais comme cette voie de dégagement les rapprochait du ravin en feu, les pompiers, plutôt que d’obéir à un ordre qui leur paraissait absurde préférèrent au contraire s’éloigner du ravin.
Ruine de l’identité professionnelle
- Le commandant en second, comprenant la réaction de ses hommes, qui, pour sauver leur vie, cherchaient à fuir en escaladant la montagne qui bordait le ravin, voyant qu’ils avaient des difficultés à escalader celle-ci leur cria de se débarrasser de leurs instruments de lutte contre l’incendie, de les jeter par terre et , ainsi allégés s’éloigner au plus vite vers les sommets des collines encore indemnes.
- Ici encore le cadrage des acteurs et de leur subjectivité, c’est-à-dire leur définition d’eux-mêmes et du rôle qu’ils avaient à jouer, fut inadéquat. En effet, qu’est-ce qu’un pompier sans ses outils pour lutter contre le feu ? Un tel ordre, non préparé d’avance, était à proprement inaudible. Il contrevenait tous les apprentissages que les jeunes pompiers-parachutistes avaient subis. Ils n’avaient aucune expérience de se trouver isolés devant le feu à devoir sauver leur vie plutôt qu’à combattre l’incendie (les seuls épisodes antérieurs du même type, ils les avaient vécus ensemble , en groupe) donc cet ordre ne fut pas suivi. Les pompiers continuèrent à escalader la colline, lourdement chargés, de pelles ou de haches et surtout du « pudalski » et, vite rattrapés par les flammes, treize d’entre eux périrent rapidement.
- Cependant deux restèrent groupés ensemble. Ils trouvèrent une anfractuosité du rocher dans laquelle ils purent se réfugier. Ils survécurent.
Commandement, explicite et implicite
- Revenant en arrière, plusieurs petits incidents vinrent perturber une saine vision des dangers qui allaient attendre le peloton de pompiers-parachutistes :
- Le chef de peloton et son second, à peine débarqués, « cassent la croûte » et envoyèrent leurs subordonnés se répandre autour du ravin sans ordre précis. Ceux-ci en conclurent que le feu était peu dangereux, renforçant ainsi, par des gestes quotidiens le cadrage défectueux de la scène ;
- Alors que le feu dans le ravin semblait s’intensifier, un des seuls membres du peloton avec quelqu’expérience prenait des photographies du site, renforçant la certitude première, sur le caractère peu dangereux de l’incendie.
- Enfin, dans l’avion qui les conduisait sur le site de l’incendie, le bruit était tel que toute communication pour préparer le peloton à l’action était inaudible. Les parachutistes atterrirent sans consignes claires et, après que leur chef ait ordonné de le suivre dans le contre-feu, ils se trouvèrent seuls, isolés, devant se débrouiller dans une situation dont ils n’avaient pas l’expérience.
Karl Weick insiste sur le fait que la panique s’installe dès que disparaît le sens (l’apport de Weick aux sciences sociales porte surtout sur la façon dont on donne sens à l’action dans les organisations, et son livre le plus renommé a pour titre : Sensemaking in Organizations6)
Perte de sens pour les acteurs
- A Mann Gulch, le sens se dissipa vite, faute de préparation préalable et de communication entre les différents protagonistes : par exemple, d’habitude le chef de peloton va devant sa troupe pour lui monter le chemin à suivre et lui donner des indications, mais celles-ci doivent être un peu argumentées, accompagnées de quelques éclaircissements. Quand les pompiers ont vu leur chef Dodge se retourner, aller vers le haut et commencer à incendier un passage tout en criant à ses hommes de se coucher ou de le suivre, cette volte-face et cette injonction à deux alternatives laissa les pompiers dans le désarroi. D’autant plus que le second, dont le rôle est normalement de faire comprendre les ordres du chef de peloton, au lieu de redoubler l’ordre de Dodge, enjoint les pompiers à abandonner leurs outils et à fuir comme de vulgaires touristes pris dans un feu. C’était leur définition de soi qui, alors, volait en éclat, ajoutant à la confusion des ordres inexpliqués.
Or, nous dit Weick, quand quelqu’un a perdu le sens de l’action collective, qu’il se trouve réduit à n’être qu’une individualité, il régresse vers les modes les plus habituels de réponse aux problèmes, ici la fuite.
Commandement d’un système
- Le cas des deux pompiers qui ne sont pas morts est aussi expliqué : la panique est d’autant plus forte que l’on se trouve isolé face au danger. Le fait d’être restés ensemble, d’avoir constitué, même minuscule, un système, leur a permis de résister.
- Ainsi, si l’on somme le cadrage cognitif préalable, les dispositions des acteurs sur le terrain, le type de leadership et le jeu des éléments ( Maclean parle d’explosion des feux, d’abord isolés puis se réunissant), on a à la fois une explication mais aussi, comme en creux, les leçons qu’il faut tirer de cette catastrophe pour qu’elle ne se reproduise plus : un briefing confortable et « démocratique » pour que le peloton se constitue en équipe soudée avant d’entrer en action ; des cadrages alternatifs pour envisager toutes les façons dont peut se présenter le feu à combattre ; des systèmes préalables de communication entre les membres dispersés du peloton ; un accord sur les rôles à remplir par le chef et son adjoint….etc. Se dégage effectivement de ce retour d’expérience par le romancier commenté par le psychosociologue une marche à suivre, une grammaire, présentée ici de façon incomplète, une ébauche, mais qui indique bien comment peuvent se constituer les éléments d’une bibliothèque de résolution de problèmes. Bibliothèque qui, remplie, permettrait, comme le veut le modèle du bibliothécaire-voyageur de Robert Damien, de doter les sciences sociales de leur prudentia, de façon ouverte et systématique.7 Le modèle du bibliothécaire-voyageur éclaire la prudentia nécessaire à la connaissance du comment agir de la façon suivante : la bibliothèque accueille tous les livres, sans distinction. Or ces livres, et en particulier les récits de voyage, sont remplis de récits et de jugements de voyageurs. Ils sont pleins d’expériences subjectives et objectives, vécues, rêvées, fantasmées ou déduites. Et ils regorgent d’exemples singuliers de résolution de problèmes. Une analyse pragmatique de la bibliothèque devrait donc permettre de guider l’accent du monarque, fut-il roi ou nommé par le peuple.
Mogadiscio, 17 Juin 1993
La bibliothèque est aussi évoquée par le Lieutenant Colonel Goya dans un article dense, et, à mes yeux, d’une grande lucidité8. Il faudrait recopier une page entière de la conclusion qu’il propose à l’examen de l’action du Colonel de Saqui de Sannes, à Mogadiscio entre le 9 et le 18 Juin 1993 :
« En général un cerveau peut rarement manier plus de sept objets à la fois. La différence entre les individus se fait sur la capacité à manier une autre mémoire, à plus long terme, une sorte de disque dur dans lequel est stockée l’expérience acquise. Un champion d’échecs possède en stock plusieurs milliers de parties, jouées ou apprises par cœur. Il puisera dans cette « bibliothèque » afin de repérer des analogies avec des situations connues, et de dégager très vite les options possibles. Le chef au combat raisonne de la même façon, rassemblant des éléments enfouis dans sa mémoire tactique pour les adapter à un contexte par ailleurs beaucoup plus flou et incertain que sur un échiquier. Les modes d’action qui surgissent ainsi, tout armés, dans le cerveau du chef, pour être confrontés aux critères, sont donc souvent des analogies avec des situations vécues.
(..) Si cette banque de données n’existe pas, et/ ou, si le chef n’a pas la capacité d’y accéder rapidement, à cause d’une inhibition due au stress, la pression cognitive augmente très vite et aboutit à l’impuissance. Ce phénomène intervient fréquemment en cas de surprise. Il est donc indispensable que le chef, quelque soit son niveau ait « accumulé des parties » pour acquérir les réflexes tactiques. Le jeune Bonaparte, à Brienne apprenait par cœur les batailles des deux siècles passés. »9
Comme nous l’avons déjà indiqué, ce commentaire méthodologique de M. Goya vient en conclusion d’un article relatant l’action du détachement français de l’Unisom le 17 Juin 1993. Le 5 Juin, un contingent pakistanais de la même force de l’ONU avait subi de la part de la milice du Général Aided, une perte de 24 hommes. La décision fut prise par le commandement interarmes de mettre cette milice hors d’état de nuire. Le 16 juin, le contingent français sous les ordres du colonel de Saqui de Sannes reçut l’ordre de venir le lendemain en appui des contingents marocains et pakistanais qui cherchaient à investir le quartier tenu par cette milice. Le désormais général de Saqui de Sannes fait un récit circonstancié des opérations de ce jour là, qui s’acheva sans aucune perte française, récit commenté brièvement par le Lieutenant Colonel Goya.
Nous allons présenter ces commentaires sous la même forme que celle utilisée pour le cas du ravin Mann :
Hasard :
Cette fois-ci le hasard fut bienveillant : le Colonel de Saqui de Sannes l’indique lui-même : devant permettre aux marocains de se dégager, il choisit une position au dessus et nord de leur position. Mais, pour y accéder, il faut passer par l’axe des renforts du Général Aided : « Avec un peu de chance, quelques rafales de mitrailleuse et beaucoup de vitesse, on s’en est sorti sans mal »(p.78)
Cadrage :
L’ennemi était repéré, on savait qu’il était déjà engagé puisque c’est une mission de dégagement du contingent marocain qui était confiée au groupe d’intervention français, et la force de l’ennemi, ainsi que ses ruses (faire agir la foule, puis se retirer et à ce moment là, attaquer) étaient prévues. De plus, « Je connaissais bien le terrain, et nos alliés » (p.77)
Coordination
Le chef du détachement français prend avis de son adjoint avant de commencer sa manœuvre, ensuite il reste en contact radio avec les différents groupes sous ses ordres à qui il a donné des consignes précises et circonstanciées. Quand un des groupes est sérieusement accroché, il évalue la nécessité de lui venir en aide. Il décide de ne pas le faire, jugeant que ce groupe « pourra tenir », et ce fut le cas.
Commandement
Le Colonel de Saqui de Sannes reste très attentif à l’état d’esprit de ses hommes, quand il sent la fébrilité monter, il tente de les calmer, quand un accrochage se termine par la mise hors de combat d’un de ses hommes, il rassure les autres, et à raison : ils ont été plus choqués que blessés . Même si par moments il perd la notion du temps et a, une fois, l’impression de ne plus pouvoir commander : « Je me suis imposé de rester toujours très calme à la radio pour aider à contrôler les stress de tout le monde, y compris le mien » (p.79)
Critères d’action
Le Colonel avait quatre critères d’action en tête au moment où il faisait faire mouvement à sa troupe :
- Limiter les pertes amies ;
- Limiter les pertes de la population civile ;
- Maintenir la cohésion psychologique de son groupement ;
- Maintenir sa liberté d’action.
De ces quatre critères, le second était le plus difficile à tenir. En effet, des tireurs isolés de la milice Aided se protégeaient en se mettant au milieu de femmes ou d’enfants. Par exemple en tirant d’une fenêtre et, aussitôt après, dans cette même fenêtre, surgissait une tête de femme ou d’enfant.
Quant au troisième critère, il suppose à la fois que les hommes conservent leur sang-froid et qu’une opération innécéssairement risquée ne vienne pas, par des pertes trop nombreuses, effondrer le moral des hommes. Le quatrième critère supposant que l’on ne fouille pas les maisons l’une après l’autre, puisque cette opération engluerait les troupes et qu’elle ne peut être faite si l’ennemi n’est pas désarmé.
La grammaire d’action
L’analyse de ce cas conduit le Lieutenant-colonel Goya à énoncer un autre précepte de commandement qui devrait entrer dans toute grammaire d’action :
« Il apparaît essentiel que le décideur soit présent au milieu des combattants. Le chef à l’arrière est souvent plus stressé que celui qui se trouve au cœur des combats. La pression cognitive est forte, car il manque d’informations, et son besoin d’action se concrétise souvent par des demandes incessantes de compte-rendus. (…) Rien ne remplace l’appréhension directe de la situation.(..).
La comparaison avec l’opération américaine (..) est à cet égard intéressante. Le commandant de l’opération, le général Garrison, commande à distance, par l’intermédiaire d’hélicoptères munis de caméras vidéos. Lorsque les évènements commencent à mal tourner il se produit un certain flottement entre les troupes qui pensent que le haut comprend ce qui se passe et le général, qui ne « sent » pas tout de suite la tournure des choses. Ce décalage est suffisant pour que les miliciens viennent de toute la ville pour affronter les Américains qui ne sont protégés par aucun blindage. Les Américains déploreront 18 morts et plus de 60 blessés, là où les Français n’auront eu que quatre blessés »10
Il est maintenant temps de présenter notre concept. Concept qui devrait nous aider à comprendre de façon synthétique les erreurs du premier exemple et la réussite du second.
Grammaires
Qu’appelons nous des grammaires ?
Le terme grammaire a quelque chose de métaphorique surtout quand on parle d’action mais il faut bien prendre en compte les avancées considérables introduites par le petit livre d’Austin « Quand dire c’est faire » qui a bien démontré que la parole, dans le dialogue, pouvait être étudiée comme une action. Or c’est bien la grammaire qui permet d’articuler les paroles de telle façon que la phrase émise par un locuteur soit compréhensible par lui-même et par les autres. C’est bien la grammaire qui organise la diffusion d’une parole, sa compréhension. Elle est bien au cœur de l’intercompréhension.11 Or la grammaire, nous dit le petit Robert est « L’ensemble des règles à suivre pour parler et écrire correctement une langue, ainsi que l’étude systématique des éléments constitutifs de cette langue : sons formes et procédés » La grammaire se divise alors en étude des formes et des fonctions par la morphologie et la syntaxe, mais comprend aussi la phonétique, la lexicologie, la sémantique et la stylistique, c’est-à-dire toutes les manières et variations sur le faire. Il n’est pas, alors, absurde d’utiliser ce concept métaphoriquement et le Robert nous dit qu’il l’est pour la composition de la musique ou la peinture, pour lesquels l’usage est admis.
Pourquoi utiliser le terme grammaire ?
D’abord, l’usage de ce terme dans ce séminaire a été légitimé par Clausewitz, qui l’utilise dans son fameux chapitre 6 du huitième livre de De La Guerre dans lequel il énonce que la uerre est un instrument de la politique. Par ailleurs, sauf à être pédant, mais dans le cas présent le but est d’être clair, on remontera à la distinction aristotélicienne entre Sciences ‘(episteme), Arts (techne) et Prudentia : les premières répondent à la question pourquoi, la seconde et la troisième à la question comment. Ce qui distingue les deux réponses à « comment ? » c’est que les unes sont certaines ‘(pour couper, il faut un instrument contondant, pour avoir chaud, il faut une source d’énergie) et Aristote les appelle Techne ou arts. Mais d’autres dépendent de beaucoup de contingences et de contextes différents. Les Prudentiae sont difficiles à enseigner, puisqu’elles reposent sur l’expérience sensible et l’emmagasinement, individuel ou collectif de cette expérience. Mais « Comment ? » ouvre la science à la fois à la certitude et à la contingence. Car prudentia invite à deux types d’action bien distincts : agir en s’assurant que la plupart des risques sont absents ou neutralisés, c’est dans ce sens que nous entendons les différentes prudences dont nous entourons nos actes : définition de procédures, normes de conduite, principes de précaution, assurances de tout type. L’autre façon de faire est l’action incertaine, le fait d’affronter des risques.
Le postulat que nous posons à partir d’une vision interactionniste de la vie collective est que la conduite de ces actions incertaines est alimentée indirectement par les savoirs établis, rationnels, scientifiques et enseignables, mais est alimentée directement par l’accumulation d’expériences individuelles, sensibles et singulières. Pour devenir transmissibles et enseignables ces expériences doivent donner naissances à des grammaires qui mettent en ordre ce stock d’expériences.
Quelles grammaires ?
Notre collègue Frédéric de Coninck12 a très judicieusement étudié l’art de la prudentia. Pour l’aborder il rappelle une distinction déjà présente dans les travaux de plusieurs pragmatistes américains, au rang desquels on trouve Charles Pierce et George Herbert Mead. Ce dernier nous dit, dans son livre le plus renommé, L’Esprit, le Soi, la Société, que la société se comprend grâce à l’étude du cerveau humain. En effet, ce cerveau comprend deux hémisphères antérieurs, le premier qui accumule, stocke et range des informations, le second qui les utilise pour les créer et les transformer par une action créative. Parmi les informations, stockées dans le premier cerveau, il y a les règles de comportement, les lois , bref, les réponses au « comment ». Mais ces réponses, dit Frédéric de Coninck, sont de deux sortes : les unes peuvent être écrites, consignées, apparaître dans des règles de droit ou des manuels, enseignées. Alors que les secondes sont avant tout de transmission orale. Cette différence entre l’oral et l’écrit est faite à partir d’une lecture de Peirce par Habermas, en particulier dans le livre de ce dernier « Connaissance et Intérêt ».
Sans nier l’importance de cette distinction, nous avons l’impression de venir à quelque chose d’encore plus fondamental en retournant à G.H. Mead et à ce qu’il appelle l’acte social. Cet acte social, dit-il « est possible en dehors de toute forme de conscience. (..) L’acte social comprend l’interaction de différents organisme,. (..) l’adaptation réciproque de leurs conduites dans l’élaboration de leur relation. Nous sommes alors en présence d’une situation dans laquelle certaines parties de l’acte deviennent un stimulus pour l’autre organisme qui ajuste ses réponses ; lesquelles , à leur tour, deviennent un stimulus , qui modifie sa propre action ou en amorce une différente. »13.
En somme, pour Mead, dans l’acte social fondamental qu’est l’interaction, les protagonistes de celle-ci se constituent, par expérience, deux types de grammaire qu’ils articulent dans un troisième moment :
- une grammaire d’interprétation de ce que l’on voit, interprétation de la situation dans laquelle on croit être, étant donné ce que l’on observe et étant donné ce que l’on a appris par ailleurs sur le contexte dans lequel il faut agir, par divers modes d’information et de lectures d’indices. C’est ce que nous appelons aussi l’opération de cadrage d’une situation.
- Une grammaire d’action qui réponde à l’interprétation que l’on s’est faite de la situation. Etant donné celle-ci, il convient d’agir de telle ou telle façon.
- Là où le travail de Frédéric de Coninck est précieux, c’est quand il montre le travail d’exécution le plus simple contient ces trois opérations : cadrer une situation, planifier même inconsciemment une action et agir. La différence entre l’écrit et l’oral est la longueur du temps de planification et, aussi, sa préparation. En somme la longueur de sa boucle de rétroaction. Quand cette boucle est longue, comme par exemple dans l’enseignement, ou la création d’une bretelle d’autoroute, la planification prend une importance et un temps considérables. Quand, par contre, la boucle de rétroaction est immédiate, comme dans un combat de boxe ou une attaque au fleuret, les grammaires d’interprétation et d’action doivent être pour ainsi dire réflexes, tellement incorporées qu’elles semblent jouer sans que la conscience ne les contrôle ou les programme.
Dans les exemples que nous avons offerts au lecteur. Le premier se caractérise par une faible expérience : en 1949 le corps des pompiers-parachutistes du Montana avait seulement quatre ans d’existence. La création du corps, en 1945, avait été une façon d’utiliser des pilotes démobilisés de la seconde guerre mondiale. Même si le responsable était considéré comme le plus expérimenté de son Etat, son analyse de la situation montre un faible amarinage, terme utilisé par les marins pour qualifier le degré d’expérience des situations de crise, lié à l’ancienneté dans un poste. Combien faut-il voir d’incendies, combien de retours d’expériences, combien de problèmes résolus pour avoir en tête, d’un coup d’œil, la bonne analyse de la situation, surtout si l’on appartient à un métier sans mémoire parce que trop jeune ? L’anecdote qui veut que, pendant quarante minutes, une chaude après-midi, il s’arrête quarante minutes pour déjeuner en laissant ses troupes se déployer, est significative, pour Weick comme pour Maclean d’un manque de lucidité sur la situation.
Toute autre est la situation à Mogadiscio. Nous avons affaire, là à des chefs ayant une grande culture des expériences passées et qui, tactiquement, ont plusieurs schémas alternatifs en tête, avec une grammaire de résolution de problèmes très riche. D’autre part, la grammaire d’interprétation est bien alimentée par l’expérience des jours précédents, et bien mise en œuvre par la présence effective du chef dans la situation. Elle n’est pas analysée à travers de filtres, ou à distance, mais en relation proche et directe.
II Usage de ces exemples
Il est maintenant temps de tester la pertinence de notre conceptualisation et de nos exemples pour la compréhension de certains éléments de la vie civile. Pour cela nous reprendrons la distinction entre réduire les risques et les affronter.
Grammaires de l’action médiate : réduction des risques grâce au rôle de l’ingénieur juriste
Il existe, dans les entreprises et les administrations, des spécialistes dont la fonction est d’analyser et cartographier des processus, de les reconfigurer en fonction de deux impératifs : a) qu’ils correspondent bien au plan stratégique de la direction générale et b) qu’ils soient robustes et économes. Ces activités ont pour objet la prudence, c’est-à-dire la réduction des risques. Les spécialistes qui les mettent en œuvre ne font rien d’autre que de mettre en place des méthodes fixes de résolution de problèmes, adaptées aux plans stratégiques. Ils créent des déontiques, ce qui fait d’eux des « ingénieurs juristes ». Ingénieurs par le caractère rationnel, économique et robuste des processus qu’ils font fonctionner, juristes car les façons de faire de l’ingénieur consistent à penser les activités en termes de processus auto-correctifs, donc de planifier l’action en passant par les stades suivants :
- décrire ces activités et les mettre en schéma ;
- configurer les activités de façon à rendre les processus plus simples, unilinéaires et robustes possible ;
- installer des métriques et des boucles de rétroaction autocorrectives le long du processus de façon à ce qu’il ne se dégrade pas ;
- les protéger des aléas extérieurs et intérieurs à l’organisation ;
- les tester ;
- les simplifier ;
- les tester encore ;
- les faire fonctionner de façon répétitive.
Ce développement des façons de faire d’ingénieur dans des domaines qui échappaient autrefois à sa compétence se doublent d’une activité que nous pouvons sans sourciller nommer juridique. Car qu’est-ce que le droit sinon « l’art de distinguer ce qui doit être fait et ce qui ne peut pas l’être (..)Comme norme, elle donne l’angle absolu qui fournit à un édifice, qu’il soit physique ou social, la cohésion qui assure sa stabilité »14
Cette norme, pour devenir effective, suppose la fixation d’une même unité de pesage donc la mise en place de mesures, barèmes de proportionnalité, etc.
Par ailleurs le droit présente dans sa démarche deux parties : une partie historique et géographique : la connaissance des mœurs et des usages que la norme va mettre d’équerre, que l’on appelle par antiphrase droit positif et une partie universelle, le droit normatif, qui est, lui, appliqué sans distinction de lieu et de temps.
Cet instrument de prudence, ce produit de l’ingénieur- juriste, qui permet d’anticiper et régulariser l’action d’autrui en l’insérant dans des directives à suivre, des routines à respecter ou des innovations à introduire, avec son système de palpeurs métriques et ses boucles de contrôle, ne suppose aucun changement soudain, aucune situation d’urgence. C’est une fille de l’Organisation scientifique du travail, mais dans une économie dominée par des services ou des séries de production courtes qu’il faut adapter aux exigences du client. La passion, l’émotion, l’urgence, le stress en ont été éloignés.
Grammaires de l’action immédiate : comment affronter les risques ?
La passion, l’émotion, l’urgence et le stress vont se retrouver dans l’action de caractère aléatoire, en particulier l’art d’affronter les risques. Ici, il faut des règles et une planification mais l’action idoine, l’action pertinente suppose deux vertus :
- que l’on ait bien compris sur quelle scène va se dérouler l’action, ce qui suppose un cadrage adéquat, une définition correcte de la situation dans laquelle se trouvent les différents protagonistes de l’action ;
- que l’on sache appliquer des règles d’action, mais aussi les exceptions à celles-ci, exceptions dictées par la présence des logiques des différents protagonistes sur la scène où l’on intervient.
- C’est, je répète, le grand mérite de Frédérick de Coninck, que d’avoir démontré l’existence d’une part de prudentia tout au long de la pyramide de commandement industriel.
- Grammaire d’interprétation : Comment cadrer son action ?
C’est peut-être ici que la réflexion sociologique, rejointe par les prémices de l’Art de la Guerre, peuvent nous être utiles :. Nous faisons en effet appel à un sociologue oublié, Kenneth Burke, pour poser le tableau qui pourrait conduire à une définition du bien cadrer :
“ Les formes premières de pensée (basic forms of thought) qui, en accord avec l’existence du monde tel que chacun l’expérimente, se manifestent dans la façon que chacun a d’attribuer des motifs à autrui. Ces façons de penser sont aussi présentes dans les structures métaphysiques systématiquement élaborées, dans les jugements légaux, dans les travaux scientifiques et politiques, dans les nouvelles des journaux et dans les conversations familières.
Tout énoncé exhaustif, à propos des motifs d’autrui, va chercher à répondre de quelque manière à une de ces cinq questions : que s’est-il passé (L’acte), où et quand celà s’est-il produit (la scène), qui l’a fait (l’agent ), comment s’y est-il pris (“ l’ agency ”), et pourquoi (le propos) (..)
En utilisant “scène” dans le sens d’un arrangement ou d’un décor et” acte” dans le sens d’action, on pourrait affirmer que “la scène contient l’acte” et , si on donne à “agent” le sens d’acteur ou actant, on peut aussi affirmer que “la scène contient l’agent”. C’est un des principes du drame que la nature des actes et des agents soit cohérente avec la nature de la scène. Les oeuvres comiques ou grotesques qu , de façon délibérée, détruisent cette correspondance (..)ne font que réaffirmer son existence en la transgressant” (K. Burke 1945/ 1969 p. XVII & XXII.)
“Bien sûr (..) le concept de scène peut être élargi ou rétréci (..) Tout changement de la circonférence dans laquelle un acte est observé implique un changement correspondant dans la vue que l’on peut avoir du genre de motivation qui l’a produit. »
Le problème qu’essaie d’aborder Burke est celui de l’organisation de l’expérience à travers la perception de soi et d’autrui. Selon lui, une mise en ordre de la réalité perçue s’imposerait. Sinon les multiples niveaux de signification qui s’engagent dans l’activité des hommes brouillerait l’entendement : “Le théâtre n’est pas employé (par nous) comme une métaphore mais comme une forme fixée qui nous permet de découvrir quelles implications les termes “acte” et “personne” peuvent effectivement revêtir »15
En somme, cadrer correctement son action est à plusieurs niveaux : à celui de la scène se pourrait être les réponses pertinentes aux questions suivantes : où suis-je ?, Où sont mes forces ? Combien sont-elles ? Où est l’ennemi ?, Quelles sont ses forces ? etc., mais au niveau des acteurs : quelle est la situation ? Où sont les autres acteurs ? Où sont les responsables ? Au niveau de l’agency : comment agir ? Quelles sont les consignes qu’ont m’avait donné à appliquer dans ce cas? Que font les autres ? ..etc.
- Quitte à être redondant, c’est ici qu’il faut rappeler les deux auteurs qui guident, depuis le début, notre séminaire :
Mélangeant savoir formalisé et expérience, le postulat de Clausewitz met en scène une autre forme de connaissance que la connaissance académique, distante, formalisée et à vocation universaliste. Cherchant à établir un traité qui résume les enseignements humains sur la guerre, Clausewitz énonce les caractéristiques de l’action dans ce milieu où pèse l’urgence et la nécessité : “ Dans la guerre, tout est très simple; mais la chose la plus simple est difficile. Les difficultés s’accumulent et entraînent une friction que personne ne se représente correctement s’il n’a pas vu la guerre. (..) en guerre, tout baisse de niveau par suite d’innombrables contingences secondaires qui ne peuvent jamais être examinées d’assez près sur le papier. (..)Tout s’y compose d’individus, dont chacun conserve sa propre friction sous tous ses aspects.. (..). Ce frottement excessif (..) se trouve donc partout en contact avec le hasard : il engendre alors des phénomènes imprévisibles. (..) L’action en guerre est un mouvement qui s’effectue dans un milieu aggravé par les difficultés. (..)Voilà pourquoi le véritable théoricien apparaît comme un professeur de natation qui fait faire sur terre ferme les mouvements qu’il faut exécuter dans l’eau. (..) »16
Clausewitz s’inspire explicitement d’auteurs qui le précèdent, parmi ceux-ci Machiavel. En témoigne la lettre qu’il envoie à Fichte pour le féliciter de son essai sur l’auteur du Prince, lettre importante puisque Clausewitz y distingue le théoricien de la guerre, qu’il tient en piètre estime, et Machiavel analyste de l’art de gouverner qu’il considère comme son maître à penser. “Aucune lecture n’est plus nécessaire que celle de Machiavel, ceux qui affectent d’être révoltés par ses principes ne sont que des petits maîtres qui prennent des airs d’humanistes. (..) Certaines pages de cet écrivain ont vieilli, d’autres sont d’une vérité éternelle. Frédéric II a écrit son Anti-Machiavel mais il est resté le disciple de Machiavel ; s’il a feint de le condamner, c’était pour s’attacher à lui plus à son aise, et Voltaire a très justement dit qu’il a craché dessus pour en dégoûter les autres”17
Or une des leçons de Machiavel, est celle du caractère caché des ressorts de l’organisation humaine, et de la difficulté morale et cognitive que l’on éprouve à dévoiler ce qui existe derrière les façades lisses de l’apparence.
Pour ces deux auteurs, affronter des risques suppose que l’on tire des leçons des expériences passées, ces expériences pouvant être personnelles, immédiates, sensibles, donc assez largement difficiles à transmettre sauf sous forme de récit, de narration de cas. C’est l’accumulation de ces cas, de ces expériences vécues ou retracées qui peuvent constituer ce que nous appelons une grammaire d’action, c’est-à-dire des règles de conduite, des voies à suivre pour affronter les risques.
Puisque les expériences sensibles sont difficilement cumulées, et ne peuvent l’être qu’en gommant ce qu’elles doivent aux circonstances. Elles donnent, cependant, lieu à des connaissances ordonnées et, ainsi, aident à organiser l’action. Nous appelons le résultat de cumulations qui montrent comment atteindre un même but, des grammaires, puisqu’elles comportent une syntaxe, c’est à dire des méthodes de mise en ordre des actions, des paradigmes qui permettent de les adapter aux cadrages idoines, une morphologie soit des déclinaisons de ses méthodes dans des cas particuliers, permettant de poser et résoudre des catégories de problèmes, enfin elles supposent aussi des exceptions qui sont dictées par le caractère supposé opportun ou bénéfique de l’application du plan ou de la règle.18
Leçons de ce qui précède :
Avant de présenter ces leçons immédiates, présentons un instant celles que douze ans de recherche sur les organisations, et leurs défauts inconscients nous ont appris :
- Une réalité feuilletée
L’action contre le feu ou contre un ennemi a cette particularité que, même complexe, elle n’a qu’un but, empêcher que le feu ne s’étende, désarmer l’ennemi. La vie civile est certes plus complexe, multiforme et multiniveaux. Par ailleurs, les deux exemples que nous avons présentés méritent bien de s’appeler ainsi, puisque ce qui se passe dans des situations d’exception répète, sous des contraintes plus fortes, les décisions à prendre et les modes de commandement dans les organisations du monde économique ou administratif. Ce qui change avec les situations d’extrême violence, c’est la proportion de prudence qui est plus grande , mais l’art, c’est-à-dire l’affrontement du risque n’en demeure pas moins présent, ne serait-ce que sous forme potentielle.
Or, dans les travaux que nous avons mené19, nous avons pu observer que les cadrages, c’est-à-dire les usages des interprétations de la scène, de l’acte et de l’agence, variaient à l’intérieur d’une même organisation, et nous avons été très intéressés de voir que des philosophes, comme Husserl, Merleau Ponty ou Sartre avaient exploré ce territoire bien avant nous et pouvaient nous éclairer.
Sartre car la relation dialectique établie par lui entre projet et pratico-inerte, et les exemples qu’il avance dans « Questions de méthode » et dans le corps de la Critique de la raison dialectique démontrent comment plusieurs niveaux, ayant leur autonomie relative, construisent la réalité historique. Point de vue qui le conduit à juger le refus de tenir compte de ces niveaux et la volonté de les unifier dans une même explication totalisante comme « reflétant la pratique unificatrice des bureaucrates »20
Le résultat de nos recherches conforte les intuitions de l’auteur de l’Etre et le Néant, mais étend aussi le nombre de ceux qui, tentés par la totalisation, négligent les niveaux d’échelle.21
Toutes proportions gardées, on trouve dans les dernières œuvres de Husserl, le maître à penser de Sartre, la même préoccupation de distinguer des niveaux de réalité, juger de leur cohérence, voir comment ils apparaissent aux yeux d’un tiers et par quel procédé génétique ils se trouvent en co-présence.
Husserl distingue quatre niveaux de réalité : « la praxis corporelle et le niveau solipsiste22 des corps et des mouvements ; praxis intersubjective et empathie réciproque de multiples acteurs ; praxis sociale et monde communautaire ; praxis humaine et monde universel. »23
Mais n’est-ce pas chercher des universaux que de prétendre toujours et partout retrouver les quatre niveaux de réalité avancés par Husserl ? En réalité les micro-historiens italiens nous donnent une belle leçon à cet égard puisque leur façon de pratiquer consiste à varier constamment de niveau d’échelle dans leurs recherches mais et à utiliser dans chacun des méthodologies adéquates au recueil d’informations et une interprétation consistante de leur contenu. 24
Les niveaux n’ont pas la même importance dans chaque cas étudié. Pour pouvoir utiliser les barreaux d’échelle à bon escient il convient donc de saisir la singularité de l’organisation étudiée. Pour cela il faut introduire une conceptualisation prudente traitant des singularités de chaque situation mais aussi de leurs caractères communs.
B) Importance du retour d’expérience et des méthodes de résolution de problèmes.
Le second point que les travaux en sociologie appliquée nous ont permis de comprendre, est la supériorité du retour d’expérience sur le questionnaire, la déclaration ou l’entretien pour comprendre ce qui se passe sur la scène. On appelle ainsi les récits et réclamations émis par des usagers et qui permettent aux organisations de connaître leurs défauts, en tous les cas ceux ressentis par leur clientèle. Ces retours d’expérience permettent de saisir quels sont les défauts majeurs que l’on peut développer dans l’action. Ces défauts sont divers, ils peuvent être :
- des défauts de cadrage de l’action. En d’autres termes, des défauts d’utilisation des grammaires d’interprétation de la situation dans laquelle on doit agir ;
- viennent ensuite des défauts de doctrines ou de critères : même si l’action est bien cadrée, étant donné l’opportunité ou la circonstance, les critères choisis risquent de rendre le résultat espéré inaccessible.
- Puis arrivent les défauts de coordination : les organisations vivent sur de nombreux malentendus. Si ces malentendus subsistent au cours de l’action, la catastrophe peut surgir. Une coordination rapide peut réparer les bévues dues aux malentendus ;
- enfin des défauts de commandement : on sait que dans une situation de danger ou d’urgence, le calme et la pédagogie font baisser le niveau de pression cognitive et l’on sait qu’une trop forte pression paralyse le cerveau. Par ailleurs , comme nous l’enseigne Robert Damien , le chef est celui qui aide sa troupe non seulement à rester unie mais aussi à se dépasser, à voir le sens de la marche et avancer dans cette voie en ordre et en concertation. En somme, comme nous le disent les anglo-saxons, le bon chef est celui qui empower ses troupes, et qui les considère en même temps comme une réunion d’individus et comme un système.
- Il en est de même pour la surprise. Pour répondre rapidement à la surprise, ne pas rester abasourdi, il faut avoir en tête une bibliothèque de coups à jouer, comme le champion d’échecs a un millier de parties en tête. Ou Napoléon apprenant par cœur, à Brienne, les batailles des deux siècles passés. La bibliothèque est aussi nécessaire pour les prudentiae, que pour l’art ou la science, pour la prudence car, au moins dans ma discipline, ses éléments sont dispersés. Il faudrait les classer en taxinomies diverses pour les présenter au public des étudiants, mais cela a, à ma connaissance, rarement été fait. En fait les bibliothèques les plus utiles seraient celles qui porteraient sur les théories situées, et qui aideraient à comprendre le rôle respectif de prudentia et de techne dans la résolution de problèmes. Par exemple, plus on s’ouvre aux autres et plus on se ferme sur soi. La globalisation des échanges et les facilités de déplacement que nous connaissons sont conjuguées avec un nombre de portes et de contrôle de ponts absolument considérables : présence sur une listes, badges, empreintes de reconnaissance, signature infalsifiable par l’iris de l’œil, sont la vie quotidienne de beaucoup de personnes. Est-ce que cela met en cause les théories de Pareto et Simmel sur les métaphores de la porte et du pont. Je prétends que non, quelques soient les études sur la question elles ont toujours à trouver dans la consultation de ces thèses du XIX° Siècle en les rendant compatibles avec les descriptions de ce siècle-ci.
Par exemple, les murs des usines, les dispositions des ateliers et des bureaux, les ponts qui relient les espaces, ainsi que les portes qui les isolent partiellement ou occasionnellement, font partie des méthodes de diminution des risques par le cadrage spatial de l’action.
En somme, le retour d’expérience est enseignement s’il est rapporté à la bibliothèque, mais dans celle-ci, à l’instar du contrat qui doit s’adosser à la loi pour faire sens, il doit être éclairé par le cadrage qui décidera s’il faut le traiter du côté de la prudence ou de celui de l’art.
Conclusion.
A partir de deux exemples dont l’un est analysé par un psychosociologue des organisations et l’autre par un spécialiste de la tactique, nous avons pu démontrer la possibilité , pour des grammaires d’interprétation et d’action, d’exister. Si, retournant dans notre boutique, nous voudrions que la Sociologie sorte, non de sa tour d’ivoire, mais du souterrain dans lequel elle se complaît, il faudrait que, comme les autres sciences, elle permette non seulement de poser des problèmes, de les diagnostiquer, mais aussi de trouver le meilleur chemin qui permet de les résoudre. C’est en ce sens que La Première Décade de Tite Live de Machiavel est un merveilleux livre de sociologie : il nous montre le chemin qui conduit à la fabrication du Prince. Il est l’œuvre du Machiavel bibliothécaire –voyageur qui conduira à la fabrication du guide d’action qu’est Le Prince.
Car, pour en arriver à ce que la sociologie produise des grammaires d’action et d’interprétation, il faut deux choses :
- des modèles pour interpréter une situation en urgence et agir en conséquence. Or ces modèles ne peuvent pas provenir des savoirs certains : la science ou la technique. Ils s’appuient sur eux, mais doivent développer leur propre logique. Ces modèles sont présents dans les traités de l’art de la guerre et l’art de gouverner. Ce modèles sont bâtis à partir des leçons de l’histoire. Ils supposent de se plier à deux mouvements différents : croire en une certaine stabilité de la raison et de la passion humaine et éviter les pièges de l’anachronisme, respecter le contexte dans lequel les faits historiques sont apparus.
- et jouer de la structure et de l’évènement comme deux moments distincts, et en tension, du déroulement du temps.
Machiavel est sans doute le premier à avoir pensé qu’une politique rationnelle devait être fondée sur une connaissance rationnelle de l’histoire. Entre la perspective d’une chronologie structurée et irréversible, dans laquelle les princes doivent agir d’une certaine façon s’ils veulent le rester, et la perspective d’une contingence dans laquelle l’action pertinente est due à une adéquation au milieu dans laquelle cette action se déroule, il ne tranche pas.
Ainsi, pour lui, il y a des universaux : une nation peut gagner une guerre si ses dirigeants sont légitimes, si le sort des soldats n’est pas mauvais, si la guerre est au service d’une politique, si l’affrontement dans le combat tient compte des forces en présence et de la nature du terrain, s’il n’est pas guidé par un système d’attaque ou de défense préétabli, si, dans le cas d’une défaite, la retraite est faite en bon ordre… etc. Tant de conditions occupant tous les niveaux d’échelle entre le combattant et la politique des dirigeants que les interprétations déterministes fondées sur un seul “principe général” sont inenvisageables. La guerre, comme l’histoire, apparaît ainsi comme le fruit de déterminations partielles et de hasards nombreux au cœur desquels le sens des interactions reste ce qu’un analyste doit décoder.
- Les modèles militaires, ceux cités et beaucoup d’autres, s’alimentent de réflexions sur des expériences historiques et en tirent des déontiques, des grammaires d’action. On peut, de temps en temps, entrapercevoir la boîte noire, la façon dont ces leçons sont tirées, surtout si , travaillant sur Clausewitz, on relit, comme nous y invite Aron, les chapitres de Guerre et Paix qui mettent en scène Koutouzov, ou encore mieux, les relations qu’il établit entre guerre, politique et l’exemple de la Révolution Française. On voit bien que, dans ce cas, c’est en se méfiant de toute déduction hâtive que l’on peut construire la grammaire d’action, mais il paraît clair qu’il ne faut pas seulement croire dans le peuple russe, comme le fait Koutouzov, il faut quand même déduire et synthétiser sur les quelques régularités incontestables enseignées par l’expérience accumulée. Il me semble à cet égard que les sociologues ont beaucoup à apprendre des travaux sur la gestion. En effet, beaucoup d’outils de gestion peuvent être analysés comme des grammaires d’action en acte. Et comme ils sont formalisés, ils peuvent, comme en creux, nous enseigner sur l’origine des problèmes qu’ils tentent de résoudre.
Supposons que la sociologie veuille ne pas seulement être une science du constat, ne pas seulement permettre d’avoir raison après la bataille ou la guerre. Si, comme le policier arrivant sur la scène du crime ou le spectateur assistant à une scène sur un lieu public, elle cherchait à réduire d’emblée les pistes les moins probables au regard de ses découvertes. Et les pistes les moins probables sont souvent les plus évidentes, comme le désir ou l’intérêt. Dans ce cas, il faudrait que les sociologues réunissent des expériences de problèmes et de leurs solutions qui puissent s’accumuler. Pour cela ces informations devraient être partiellement décontextualisées. On devrait tendre, comme le fait Machiavel, à constituer des universaux à partir du savoir accumulé par les sociologues depuis cent cinquante ans. Je suis toujours très amusé de voir que de jeunes sociologues découvrent ce que leurs aînés, et les aînés de ces aînés savaient déjà. Est-ce une fatalité ? Faut-il que chaque génération redécouvre le fil à couper le beurre ? Certes les expériences sont singulières et les résultats des enquêtes socio sont situées dans un espace-temps culturel, mais n’y-a-t’il pas des universaux qui les transcendent ? Mon pari est oui. L’expérience accumulée permettrait de repérer les problèmes récurrents ainsi que les bonnes pratiques qui ont aidé à les résoudre. Et ceci devrait être enseigné.